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Paru dans Humanité


Universités

Poitiers se rebelle contre les mensonges de Ferry


S'estimant piégés, les étudiants expriment leur colère face à la suppression de postes aux concours.

Poitiers (Vienne), Envoyée spéciale.

Debout sur les marches du perron, en rangs serrés mais indisciplinés, comme pour une photo de classe avant que la maîtresse ne se fâche. Les uns descendent quand les autres montent, mélange un peu fouillis, plutôt grouillant, et copieux, très copieux, qui attend qu'une salle se libère pour tenir l'assemblée. À Poitiers, depuis six semaines, les étudiants ont pris des habitudes. Tous les lundis, en amphi J, ils se retrouvent pour décider des actions à mener. Aléas de planning : ils devront, cette fois, se mouvoir à l'autre bout du campus et entrer au forceps dans la salle de spectacle. Ils sont nombreux, vraiment. Deux mille personnes au moins, qui écoutent attentifs, un jeune homme égrainer la liste des UFR qui ont revoté la grève. Entre chaque annonce, des salves d'applaudissement et de cris. Expression d'une colère motivée, à son commencement, par le sentiment dominant de s'être fait piéger.

" L'avenir, c'est vous ", disaient les pubs

Beaucoup se souviennent. De l'insistance du rectorat, il y a trois ans à peine, pour que les étudiants embrassent une carrière d'enseignant. Des campagnes gouvernementales aussi, qui se déployaient sur les murs des lycées. " L'avenir c'est vous, devenez enseignants ", disaient les pubs. Mais en janvier dernier, l'annonce tombait. Près de 30 % des postes d'enseignants étaient supprimés aux concours de recrutement 2004. Les STAPS, en premier, se mettaient en colère. " C'est un étudiant qui nous a informés que 42 % des postes ouverts au CAPEPS étaient supprimés ", raconte l'un d'eux. Toutes les filières, hormis celle de médecine, sont depuis en mouvement. " On nous a claqués la porte au nez ", expliquent Benoît et Ludovic, également en filière STAPS. Décidés à être prof, ils envisagent à présent d'autres options. " Préparateur physique, peut-être... " Mais se disent l'un et l'autre sceptiques vis-à-vis des arguments ministériels. " Trop de profs de gym ? Jamais entendu parler de ça avant ", commente Benoît. Ludovic, lui, prend le pari : " Qu'on nous les montre ! À ma connaissance, les élèves sont toujours plus de 30 par classe... " En Lettres et Langues, la pilule n'est pas non plus passée. Le hall a été décrété " Espace non Ferry ". Chaises et tables, montées en pyramides, en barrent l'accès. " Seuls les étudiants qui passent des concours ou qui suivent des stages peuvent entrer ", explique Virginie. " Et les étrangers, parce que leur cursus coûte très cher. " La jeune fille vient de se présenter au CAPES de Lettres modernes. Comme les autres, elle était à quelques jours des écrits quand est tombée la nouvelle. " À ce moment-là, on se dit qu'on sera vacataire toute sa vie. " Près d'elle, Lionel û même âge, même situation û tend deux petites annonces, scotchées près du secrétariat. " Rectorat recherche étudiant titulaire d'une licence à des fins de suppléances. " " Des comme ça, on en trouve tous les jours ", affirme-t-il. Lui vient de postuler û " il faut bien manger ", s'excuse-t-il û et a obtenu deux réponses positives en une journée. " Vacataire, ça veut dire travailler deux cents heures par an, rappelle Virginie. Pour les élèves, cela signifie changer trois fois de profs durant l'année. " Impossible de participer aux projets d'établissement et aucune obligation d'assister aux conseils de classe. " Les orientations de fin de troisième peuvent se faire sans les profs de français, par exemple. " Et d'en venir au fait : " Je ne me sens pas uniquement menacée dans mon avenir professionnel. Mais dans mon avenir tout court. Je veux enseigner dans une société qui garantisse à tous un égal accès au savoir. Or, c'est l'inverse qui se construit. "

Le rectorat emballé dans du PQ

Les futurs profs ne sont pas seuls dans la bataille. Sur les murs des locaux occupés, caricatures et affiches rappellent l'essence des revendications : les suppressions de postes, bien sûr. Mais tout près trônent " L'appel contre la guerre à l'intelligence ", lancé par les Inrockuptibles, ou encore cette invitation : " Sauvons l'éducation ! "

Les participants à l'AG parlent, entre eux, de projet éducatif et de choix de société. Trois, qui viennent de l'IUT, insistent sur la nécessité de défendre la recherche. D'autres sur celle de préserver la culture. Certains, parfois, affichent clairement leur opposition au gouvernement. " Je me bats contre la machine UMP ", explique Florent. Dreadlocks blondes et veste kaki, il parle lutte des intermittents et bataille des 35 heures, rassemble le tout sous l'égide du droit de se former et d'en avoir le temps. " Parce que le savoir fait de nous des citoyens libres. "

Dans ce fief de l'UMP à deux doigts de basculer à gauche, les élections ne sont non plus pas passées inaperçues. " C'est un très bon moyen de médiatiser nos actions ", souligne Simon, en lettres modernes. Et quand il s'agit d'aller se faire voir, les bonnes idées affluent. Le rectorat, une fois, a été emballé de longues feuilles de PQ. " À 800 personnes, ça a pris à peine dix minutes ", raconte Lionel. Devant lui, un classeur où sont collectionnés les articles récoltés dans une presse qui, peu à peu, s'est fait l'écho d'initiatives de plus en plus difficiles à ignorer. Un jour, la vierge de Poitiers a été habillée d'un tablier blanc de 24 mètres fait tout entier de moquette. " La statue surplombe la ville, nous voulions que l'on voie les inscriptions de très loin ", explique Virginie. Des sémaphores de plus en plus visibles et auxquels font échos, déjà, d'autres universités.

Marie-Noëlle Bertrand




Article paru dans l'édition du 25 mars 2004.


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